Alain Lamassoure : « Enseigner l’histoire est un enjeu essentiel pour la paix en Europe

, Alain Lamassoure : « Enseigner l’histoire est un enjeu essentiel pour la paix en Europe

Élu de 1999 à 2019 au Parlement européen, ministre français des Affaires européennes dans le gouvernement Balladur et ministre du Budget dans l’équipe Juppé II, le Béarnais Alain Lamassoure poursuit son engagement européen en pilotant un Observatoire européen sur l’enseignement de l’histoire. Dévoilé en décembre à Strasbourg, son rapport offre le premier diagnostic à propos d’un sujet crucial pour consolider la paix sur le continent.

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Pourquoi avoir lancé ce travail sur la façon dont on enseigne l’histoire à travers l’Europe ?

À la fin de ma carrière politique, je me suis demandé si le réveil de mouvements extrémistes antieuropéens n’était pas lié à un mauvais enseignement de l’histoire. Et si celui-ci, au lieu de servir à réconcilier les peuples, n’aboutissait pas à transmettre la haine de l’autre à la génération montante. Quand ils sont entrés dans l’Union en 2004, les dix pays d’Europe centrale et orientale avaient encore de l’Europe une vision des années 1930.

« En Catalogne, en Euskadi, en Écosse, en Flandre, on est revenu à des lectures nationalistes allant jusqu’au mensonge «

Peut-on empêcher que coexistent différentes lectures de l’histoire ?

Non mais il faut pouvoir comparer les récits. Il existe ainsi trois versions contradictoires de la bataille du Champ des Merles (1389) : la serbe, la kosovare et la turque. C’est pourquoi je me réjouis que ces trois pays soient dans notre observatoire. Pour réconcilier les Bosniaques après la guerre des Balkans, l’Union européenne voulait que tous les enfants soient instruits aux mêmes écoles : on avait juste oublié de préciser que pour apprendre la même histoire, il aurait fallu qu’ils soient aussi dans les mêmes classes.

L’histoire est-elle partout orientée par le « récit national » ?

Partout, non. Mais souvent. En Catalogne, en Euskadi, en Écosse, en Flandre, on est revenu à des lectures nationalistes allant jusqu’au mensonge : Christophe Colomb aurait été Catalan (il était Génois, NDLR) et la version originale du Don Quichotte aurait été écrite en catalan, pas en castillan ! En Écosse, depuis que la compétence éducation est dévolue, on raconte aux enfants que leur peuple a été opprimé par les Anglais, en oubliant combien les Écossais ont profité de l’expansion impériale britannique.

« On ne garantira pas la paix en Europe en fabriquant 50 % d’amnésiques et 50 % de nationalistes »

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Dans ces pays au moins, l’histoire est enseignée. Ce n’est pas le cas partout…

Non. En Scandinavie et aux Pays-Bas, pays marqués par l’idéologie « woke » selon laquelle les hommes blancs seraient responsables des malheurs du monde, on estime que raconter l’histoire pourrait donner aux jeunes des idées conquérantes. Résultat : le principe même de son enseignement national a été jugé inconstitutionnel aux Pays-Bas où l’on propose aux élèves un choix de thèmes liés au passé, sans chronologie ni lien entre eux. En Scandinavie, l’histoire est carrément noyée dans les « sciences humaines ».

Avec quelles conséquences ?

Des pays vus en Europe comme modèles sont parfois gouvernés par des élus ignorants de l’histoire. Et travaillés par une extrême droite plus extrémiste que le Rassemblement national en France. À La Haye, Geert Wilders prétend gouverner avec le centre droit tout en tenant des propos néonazis. À Stockholm, les « Démocrates de Suède » sont dans la majorité. Quant au gouvernement socialiste danois, il décalque le programme de l’extrême droite sur l’immigration.

Cela vous inquiète ?

Oui. La réconciliation européenne a fait croire que l’état normal des sociétés était pacifique alors que la guerre d’Ukraine montre le contraire. Et on ne garantira pas la paix en Europe en fabriquant 50 % d’amnésiques et 50 % de nationalistes. C’est au contraire en enseignant l’histoire, en comparant les récits et en refusant d’exalter la fibre patriotique qu’on y parviendra.

Certains pays pratiquent-ils cette recette ?

On voit que ceux qui ont eu une aventure mondiale – la France, les pays ibériques, l’Irlande, l’Italie – échappent en partie aux lectures purement nationales. Mais l’histoire est liée à la construction des nations et son enseignement est partout discuté. En France, où existe une forte école historique, deux pôles – l’un national (Pierre Nora), l’autre mondial (Patrick Boucheron) – s’affrontent. L’Allemagne, du fait de son passé nazi, a développé un bon enseignement de l’histoire, mais qui dépend de la compétence de chacun des 16 Länder.

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« Hormis les dictatures fermées type Russie, l’ouverture des archives et leur disponibilité sur Internet font que nos histoires nationales sont discutées à l’étranger »

Il y a autant de systèmes que de pays et même que de régions. Comment faire dialoguer les histoires ?

Notre objectif est plus modeste : rappeler l’importance de l’enseigner, faire l’état des lieux, susciter une prise de conscience. Le moment est propice car face à la vague populiste et extrémiste, une majorité raisonnable existe à travers l’Europe et cherche des solutions. Hormis les dictatures fermées type Russie, l’ouverture des archives et leur disponibilité sur Internet font que nos histoires nationales sont discutées à l’étranger.

Cela n’empêche pas des « bulles » étanches de se développer et les « vérités alternatives » de prospérer…

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En effet et cela justifie l’inquiétude. C’est pourquoi j’invite les universités, les parlements, les médias, à s’emparer du sujet. L’Europe est en train d’inventer un modèle pour gouverner dans la paix un ensemble multinational. Mais pour réussir et inspirer d’autres pays du monde, nos politistes, nos juristes, nos historiens doivent s’y intéresser.

Qui sont les pays participants ?

Lancé sous présidence française de l’Union européenne en 2019, l’Observatoire sur l’enseignement de l’histoire en Europe (OEHE) ne se limite pas à l’Union européenne mais englobe les 46 États membres du Conseil de l’Europe. Organisme original financé par des contributions volontaires, il réunit à ce stade un noyau de 18 pays (dont deux, l’Ukraine et la Moldavie, avec le statut d’observateurs) qui ont accepté de comparer la manière dont ils enseignent cette discipline : France, Espagne, Portugal, Irlande, Luxembourg, Slovénie, Serbie, Géorgie, Grèce, Macédoine du Nord, Turquie, Chypre, Malte, Andorre, Arménie, Albanie.

Des contacts sont pris avec l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, la Bulgarie, bientôt avec les pays baltes, scandinaves et est-européens, pour étoffer le diagnostic. La Russie a été exclue en raison de l’invasion de l’Ukraine et de l’effet dissuasif de sa présence éventuelle sur les pays de l’ex-bloc soviétique.

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