Caricature, cabotinage et raccourcis historiques: pourquoi le cinéma représente souvent mal Napoléon

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À l’exception de Jésus, aucune figure historique n’a autant été représentée à l’écran que Napoléon Bonaparte. Avec plus de 1.000 films, téléfilms et séries consacrés à son parcours entre la création du cinéma à la fin du XIXe siècle et la sortie du nouveau film de Ridley Scott ce mercredi, l’empereur français est le recordman du genre.

Dans une vie de réalisateur, Napoléon est un passage obligé. Aussi flamboyant qu’une superproduction hollywoodienne, le récit de l’ascension et de la chute de l’empereur français a inspiré les metteurs en scène les plus réputés, d’Abel Gance à Youssef Chahine, en passant par Sacha Guitry. D’autres, comme Charlie Chaplin et Stanley Kubrick, ont cependant reculé face à l’ampleur d’une telle entreprise.

Pour un acteur aussi, Napoléon est un défi à relever. Joaquin Phoenix, Pierre Mondy, Alain Chabat, Christian Clavier, Marlon Brando, Aldo Maccione, Bruno Solo ou encore Matthieu Kassovitz se sont tous frottés à lui au moins une fois dans leur carrière. Même l’actuel président ukrainien Volodymyr Zelensky l’a incarné dans Rjevski contre Napoléon, une comédie de 2012 consacrée à la campagne de Russie.

Peu ressemblant physiquement

Si le regard porté sur Napoléon varie selon la nationalité du film, aucun interprète du « petit caporal » ne lui ressemble réellement. Alors que Napoléon était célèbre pour son regard impénétrable et son sourire très séduisant, ses interprètes déploient rarement un tel charisme. L’Empereur est souvent réduit à une image d’Epinal: il suffit d’une simple redingote grise et d’un chapeau bicorne pour le faire revivre à l’écran.

Aucun film ne le fait parler non plus avec un accent corse. « Les Français n’aiment pas rappeler qu’il n’est pas Français », expliquait au quotidien Le Temps Hervé Dumont, auteur de Napoléon, l’Epopée en 1000 films. S’il juge la série avec Christian Clavier « plutôt embarrassante », il trouve « remarquable » Marlon Brando dans Désirée (1954), sur l’histoire d’amour entre Napoléon et Désirée Clary, la future reine de Suède.

« Patrice Chéreau a une belle intensité dans Adieu Bonaparte (1985), de Youssef Chahine », détaille encore ce spécialiste qui a travaillé plus de trente ans sur le sujet. « Raymond Pellegrin, chez Sacha Guitry, est peut-être le Napoléon le plus convaincant du cinéma. » Monsieur N. (2003) d’Antoine de Caunes, où Napoléon apparaît amer et aigri sous les traits de Philippe Torreton, est enfin « remarquable dans son genre ».

Il y a autant d’interprétations possibles de Napoléon que d’interprètes disponibles pour le jouer. Si Abel Gance met en scène Napoléon (Albert Dieudonné) de manière quasi christique dans son film de 1927 sur les trente premières années de sa vie, une comédie américaine comme La Nuit au musée 2 (2009), avec Alain Chabat dans le rôle de l’Empereur, tend à le ridiculiser.

Un benêt chez Ridley Scott

Ridley Scott privilégie aussi une version bouffonne du personnage. Son Napoléon est à la fois un stratège hors pair et un individu renfermé et jaloux agissant comme un roquet immature. « Je crois que (Napoléon) était froid et calculateur comme un grand stratège militaire. Ce qui m’a surpris, c’est son sens de l’humour et son côté immature », a déclaré à l’AFP son interprète Joaquin Phoenix.

Sur le champ de bataille comme dans la vie privée, le Napoléon de Ridley Scott est un pleutre hésitant même lorsqu’il doit dicter ses lettres d’amour à Joséphine. Le cinéaste le rabaisse tellement, estime l’historien Patrice Gueniffey dans Le Point, qu’il « ne se rend pas compte de l’absurdité logique à laquelle il parvient: comment un tel personnage aussi benêt, aussi médiocre et ridicule, serait arrivé à écrire une telle destinée. »

« Pour le reste, nous avons droit à la caricature d’un ambitieux, l’ogre corse, rustre renfrogné, doublé d’un mufle avec son épouse, Joséphine », renchérit le chercheur. « Ridley Scott renoue, involontairement peut-être, avec la vieille caricature qui a été faite de Napoléon juste après sa chute, venue de la Restauration ou de l’ennemi anglais au moment du Congrès de Vienne. »

Un marathon de cabotinage

Cette dimension ridicule de Napoléon est fréquente à l’écran. Le jeu de l’acteur américain Rod Steiger dans la fresque Waterloo (1970) du réalisateur soviétique Sergueï Bondartchouk en est la preuve: « Rod Steiger se lance dans un marathon de cabotinage (…) suant, soufflant, hurlant, geignant, roulant des yeux exorbités », écrivait à la sortie le critique du Monde Jean de Baroncelli.

Projet international financé par le producteur italien Dino de Laurentiis, Waterloo présente paradoxalement l’empereur sous un bon œil, dénonçait déjà à l’époque Jean de Baroncelli: « Sous le poids de cette admiration, le film respire mal. Une analyse plus critique de la personnalité de Napoléon, une description moins folklorique du héros, auraient donné à l’œuvre un intérêt, une originalité, une virtuosité qui lui font défaut. »

Il est souvent difficile de se séparer de cette fascination pour Napoléon tant il a suscité « quantité de portraits où le dithyrambe atteint un niveau (…) que l’on pourrait qualifier de quasi-divinisation », analyse l’historien François Bœspflug. Aussi critique soit-il envers l’Empereur, Rildley Scott a confessé dans plusieurs interviews être captivé par ce dictateur qui a mis l’Europe à feu et à sang avec ces conquêtes.

Vision incomplète

Entre le cabotinage fréquent de ses interprètes et les raccourcis historiques opérés pour faire entrer au chausse-pied sa vie dans un film de quelques heures, le mettre en scène tel qu’il fut, dans toute sa complexité, est impossible. Le cinéma ne peut proposer qu’une vision incomplète de sa vie, confirmait récemment le critique Bastien Gens sur le site spécialisé Critikat:

« Qu’ils suivent les pas du despote ou épousent le regard de ses ennemis, les films napoléoniens se confrontent à la même irrationalité d’un destin hors du commun et à l’impossibilité de ressusciter à l’écran toute l’ambiguïté d’un personnage se confondant avec son propre mythe. »

Rares sont les biopics à raconter sa vie en entier. Abel Gance, qui souhaitait le faire dans huit longs-métrages, n’a pu montrer que sa jeunesse et la bataille d’Austerlitz dans deux films sortis en 1927 et 1960. Napoléon (1955) de Sacha Guitry dresse un portrait de l’Empereur par le biais des souvenirs de Talleyrand tandis que Monsieur N. s’attarde sur son exil à Sainte-Hélène et Adieu Bonaparte sur la campagne d’Egypte.

Napoléon de Ridley Scott tente de son côté d’embrasser toute la vie de Napoléon depuis la Révolution française jusqu’à son exil à Sainte-Hélène tout en insistant sur son amour éperdu pour sa première épouse Joséphine. Une version longue de plus de 4 heures est prévue pour la plateforme Apple TV+ pour évoquer avec davantage de nuances ce destin.

Arrangements avec l’histoire

La dimension conquérante de Napoléon l’emporte toujours sur ses autres facettes – « l’homme politique, le bâtisseur, le géopoliticien, l’homme de pouvoir, le manipulateur implacable », énumère Patrice Gueniffey. Le projet monumental imaginé par Stanley Kubrick dans les années 1970, surnommé depuis « le plus grand film jamais tourné », aurait dû embrasser toutes les facettes de Napoléon d’après un livre paru chez Taschen.

Pour s’emparer de la vie de Napoléon, il faut être de la même trempe que lui, note Hervé Dumont. « On peut regretter que Kubrick n’ait pas pu aller au bout de son projet. Seuls des créateurs de son envergure peuvent s’y attaquer. Il faut de la hauteur pour évoquer cette période de drames, de tragédies, d’exaltation, de renversement. Il ne suffit pas d’illustrer. »

Ridley Scott assume dans Le Point de s’être adonné à l’illustration en reproduisant l’imagerie impériale: « Pour moi, Napoléon, ce sont des images indélébiles qu’il me fallait reproduire dans le film. J’ai tourné la séquence de la campagne d’Égypte parce que je voulais absolument réinterpréter deux tableaux exceptionnels: Bonaparte devant le Sphinx, de Jean-Léon Gérôme et Le Conquérant et le pharaon, de Maurice Orange. »

Scott assume aussi ses arrangements controversés avec la réalité historique: « Quant au plan que les historiens me reprochent, celui du tir d’un boulet de canon sur le sommet de la pyramide de Khéops, nous l’avons effectivement inventé: il me fallait, en une image, symboliser la façon dont Bonaparte s’est emparé très facilement du pays. Il n’y a ni intention politique ni volonté de dénigrer Napoléon derrière cette scène. »

Napoléon fasciste?

La représentation cinématographique de Napoléon a toujours suscité des débats houleux. En 1927, alors que le fascisme montait en Europe, Léon Moussinac, célèbre critique de cinéma de l’époque, voit dans le film d’Abel Gance une apologie du militarisme et de l’autoritarisme et va jusqu’à dénoncer dans un texte resté célèbre « un Bonaparte pour apprentis fascistes ».

Si cette superproduction de plus de 5 heures, saluée à l’époque comme un tour de force visuel, s’inspire des écrits de Victor Hugo et de l’écrivain écossais Thomas Carlyle, deux chantres du culte du héros, Abel Gance souhaitait avant tout faire de Napoléon « un héros romantique, une figure transcendante et surrationnelle », analyse l’historien Dimitri Vezyroglou. « Napoléon, c’est Prométhée. Il ne s’agit pas ici de morale ni de politique, mais d’art », dira même Abel Gance après la sortie.

Pour Dimitri Vezyroglou, maître de conférences en histoire culturelle du cinéma, le Napoléon d’Abel Gance, devenu une classique, est ainsi « la parfaite transcription de cette vision romantique de l’histoire: le moi héroïque affronte seul et domine le chaos des hommes et de la nature, l’individu seul donne un sens au désordre du réel. » Une vision exaltée mais simpliciste de l’histoire qui inspire depuis près d’un siècle le cinéma.

Article original publié sur BFMTV.com

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